L’Âme dans l’engrenage – Chapitre 5 : La peste de l’esprit

L’Âme dans l’engrenage – Chapitre 5 : La peste de l’esprit

La vengeance n’a pas besoin de violences physiques quand l’esprit s’effondre. Dans ce chapitre 5 de « L’Âme dans l’engrenage », la haine de Marc Solal se propage comme un venin dans toute la société.

Vous avez manquez le précédent chapitre 4, retrouvez ici: La longue veille

La terreur psychologique

Julien Manceau pensait avoir gagné. Libéré sur vice de procédure, il s’était terré dans un studio vétuste mis à disposition par une association d’aide à la réinsertion, persuadé d’avoir filé entre les doigts de la justice. Mais très vite, la liberté prit un goût de cendre.

Cela commença par des détails infimes. Une présence. Un sentiment d’être observé sans jamais apercevoir l’ombre d’un suiveur.

Puis, le piège psychologique se referma.

Toutes les nuits, à 3 h 17 précises, l’heure exacte à laquelle Marc était rentré chez lui six mois plus tôt, le téléphone de Manceau se mettait à vibrer. Pas de numéro, pas de message vocal. Seulement un enregistrement sonore de quatre secondes déclenchées à la réponse : le son étouffé d’un respirateur artificiel d’hôpital, scellé par le bip monotone d’un moniteur cardiaque.

Puis vinrent les courriers. Des enveloppes vierges glissées sous sa porte, contenant de simples tirés à part d’articles de journaux relatant les viols et les agressions qu’il avait commis. Mais les textes étaient annotés au stylo rouge avec une précision clinique : les dates d’aménagements de peine, les jurisprudences utilisées, les noms des juges. Et une signature, toujours la même, dessinée à l’encre noire : une clé. La clé de sa cellule, symbolisant cette liberté empoisonnée qu’on lui avait donnée sur un plateau.

Manceau cessa de dormir. La paranoïa le dévorait. Dans la rue, chaque homme en manteau sombre devenait un exécuteur potentiel. Il demanda à être réincarcéré pour sa propre sécurité. On lui rit au nez : la justice ne remet pas en prison un homme libéré par la loi faute de motif pénal nouveau. Il était condamné à être libre.

L’air vicié

Mais la contagion ne s’arrêta pas à la porte de Manceau. Comme une rumeur venimeuse qui s’infiltre sous les portes blindées, le phénomène commença à se propager à l’intérieur même des établissements pénitentiaires.

Marc n’agissait pas seul. Grâce à son ancien réseau d’avocats, de visiteurs de prison et d’aumôniers qu’il avait fréquentés pendant dix ans, il fit circuler dans les parloirs et les cours de promenade un document mystérieux : La Liste des Dettes.

Ce cahier, copié, imprimé et transmis de main en main parmi les détenus, recensait les noms, les fiches et les dates de libération à venir de dizaines d’agresseurs sexuels et de violeurs bénéficiant de remises de peine. En marge de chaque nom, une annotation laconique : La justice a oublié, pas le sang.

Dans les couloirs surpeuplés des maisons d’arrêt, l’atmosphère devint irrespirable. Une psychose collective s’empara des blocs cellulaires.

Les détenus condamnés pour des crimes sexuels, déjà isolés et craints au bas de la hiérarchie carcérale, commencèrent à refuser leurs remises de peine. Certains suppliaient leurs avocats d’annuler leurs demandes d’aménagement de peur d’être libérés. L’air était littéralement empoisonné par la peur d’un « Vengeur » invisible qui attendait dehors, tapis dans la liberté. Des bagarres éclatèrent dans les cours de promenade. La paranoïa devint si vive que le simple choc d’une porte de cellule ou le murmure d’un surveillant suffisait à déclencher des crises d’angoisse parmi les détenus. 

La fracture sociale

À l’extérieur, le venin s’infiltra dans toute la population.

La presse et les réseaux sociaux s’emparèrent du phénomène, rebaptisé par les éditorialistes « L’Ombre de la Justice ». Les débats télévisés n’étaient plus consacrés au cas Manceau, mais à cette terreur diffuse qui fracturait la société :

D’un côté, une partie de la population, exténuée par le sentiment d’impunité, se mit à fantasmer sur cet exécuteur invisible. L’angoisse cédait la place à un voyeurisme morbide : on attendait le premier passage à l’acte. Des forums se créèrent pour traquer les récidivistes à la place de la police.

De l’autre, le climat de peur. Les gens ne se regardaient plus de la même manière dans les transports ou dans la rue. La justice semblait désormais totalement dépassée, incapable de protéger les victimes comme d’empêcher la vindicte populaire.

Marc Solal n’avait pas tiré une seule balle. Il n’avait pas posé une seule main sur Manceau.

Assis au chevet de sa fille qui réapprenait lentement à construire des phrases, Marc regardait par la fenêtre l’agitation du monde. Il avait transformé la société tout entière en un miroir de sa propre souffrance : un endroit où la peur est permanente, où l’air est vicié, et où la nuit n’apporte plus aucun repos.

Il avait instillé le cauchemar. Il lui restait maintenant à porter le coup de grâce.

L’escalade devint totale. En offrant ce monstre en pâture à l’inconscient collectif, Marc avait cessé d’être un simple homme en quête de vengeance pour devenir le patient zéro d’une épidémie morale. La machine n’a plus besoin de son créateur pour tourner : la colère accumulée dans le corps social s’était trouvée une justification, un mode opératoire et une cible.

Ne manquez pas la suite sur omalec.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!