L’Âme dans l’engrenage – Chapitre 4 : La Longue veille

L’Âme dans l’engrenage – Chapitre 4 : La Longue veille

La haine est un plat qui se mange glacé. Dans ce quatrième chapitre de « L’Âme dans l’engrenage », assistez à la manœuvre machiavélique de Marc Solal : faire sauter le dossier d’accusation pour reprendre lui-même les clés du châtiment

Vous avez manquez le précédent chapitre 3, retrouvez ici: L’arme du crime

La chrysalide du père

Pendant six mois, Marc Solal disparut complètement des radars.

Pour le monde extérieur, le grand avocat n’était plus qu’un souvenir tragique. Il avait fermé son cabinet, délégué ses dossiers en cours et coupé toute ligne téléphonique professionnelle. La presse, après s’être repue du drame pendant quelques semaines, avait fini par tourner la page, attirée par d’autres faits divers, d’autres indignations éphémères.

Marc, lui, avait élu domicile dans la chambre 412 du service de réanimation pédiatrique, puis dans le centre de rééducation où Maya fut transférée.

Ces six mois furent une longue descente aux enfers au ralenti. Chaque jour était un calvaire de séances de kinésithérapie, de crises de terreur nocturne où la petite fille de six ans se réveillait en hurlant, le corps encore martyrisé par les séquelles physiques et le traumatisme psychologique. Marc était là, nuit et jour. Il la berçait, lui tenait la main, essuyait ses larmes et lui murmurait des histoires d’une voix douce.

Mais sous cette surface de père dévoué et aimant, l’avocat humaniste mourait à petit feu pour laisser place à une mécanique d’une précision terrifiante.

Pendant que Maya dormait sous l’effet des sédatifs, Marc travaillait. Installé sur la petite table en formica de la chambre d’hôpital, éclairé par la seule lueur de son ordinateur portable, il étudiait.

Il ne lisait plus la loi pour défendre, mais pour disséquer. Six mois de veille lui permirent d’analyser chaque rouage du dossier d’instruction de Julien Manceau, le récidiviste mis en examen pour le meurtre d’Éléonore et le massacre de sa fille. Il étudia la personnalité de l’homme, ses habitudes en détention provisoire, les failles psychologiques de son avocat commis d’office, et surtout, les vices de forme latents de la procédure qu’il gardait scrupuleusement en réserve.

Ce temps long modifia profondément la nature de sa rage. La douleur aveugle des premières heures s’était cristallisée en une haine froide, méthodique, presque scientifique. Il ne voulait plus simplement tuer Manceau dans un accès de fureur : il voulait que le système judiciaire lui-même recache le monstre qu’il avait créé, pour mieux le lui livrer.

Au bout de six mois, lorsque Maya fut enfin en mesure de remarcher avec une attelle et de réintégrer une structure adaptée chez sa grand-mère maternelle, loin de la maison du drame, Marc se leva de sa chaise. Ses traits s’étaient creusés, ses cheveux aux tempes avaient blanchi, et son regard avait perdu toute chaleur.

Le père avait accompli son devoir de protection. L’exécuteur pouvait désormais entrer en scène.

Le retour du spectre

Le premier signal de son retour fut un choc pour le monde judiciaire.

Un lundi matin d’accès de grisaille, la porte de la chambre de l’instruction du Palais de Justice s’ouvrit. Marc Solal entra, vêtue de sa robe d’avocat qu’il n’avait pas portée depuis une demie année. Sa présence muette dans la salle d’audience fit l’effet d’un frisson d’outre-tombe. Ses confrères n’osaient croiser son regard.

Il ne venait pas se porter partie civile. Il ne venait pas réclamer vengeance à la barre.

En coulisses, par l’intermédiaire d’une note juridique anonyme mais d’une précision chirurgicale transmise à la défense de Manceau, Marc venait de faire sauter le dossier d’accusation. La faille de procédure qu’il avait couvée pendant six mois venait de fonctionner : une irrégularité majeure dans le mandat d’arrêt initial, un vice de forme absolu qu’aucun juge ne pouvait ignorer sans risquer la cassation.

La décision tomba trois semaines plus tard : la nullité de la garde à vue initiale entraînait la libération immédiate de Julien Manceau sous contrôle judiciaire, dans l’attente d’un réexamen complet du dossier.

Pour l’opinion publique et les médias, ce fut un scandale d’une violence inouïe. On criait au naufrage de la justice.

Mais pour Marc, debout sur les marches du Palais de Justice alors que les portes s’ouvraient pour laisser sortir Julien Manceau, c’était le début du châtiment. En six mois, il avait appris que la justice des hommes était trop douce pour effacer le sang de sa femme et les larmes de sa fille. Il avait rendu à cet homme sa liberté pour pouvoir, enfin, lui reprendre la vie.

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