Épisode 1 – Le goût du manque
Le bar vibrait d’une énergie feutrée, presque irréelle.
Un de ces lieux où l’on ne vient pas par hasard, mais pour être vu… ou pour oublier.
Janet était assise seule, légèrement en retrait. Son mojito reposait entre ses doigts, qu’elle faisait tourner distraitement, comme pour ralentir le temps. La journée avait été longue. Trop longue.
Depuis des semaines, une amertume sourde s’était installée en elle. La promotion lui avait échappé. Pas à cause de son talent — personne n’aurait osé le contester — mais pour des raisons plus floues, plus politiques… plus humiliantes.
Elle était la meilleure. De loin.
Vingt ans de métier lui avaient appris une chose essentielle : on ne vend pas en convainquant, mais en séduisant. Et Janet excellait dans cet art.
Autour d’elle, les regards glissaient, revenaient, insistaient. Elle y était habituée. Elle en jouait parfois, sans effort. Sa beauté n’était plus celle de la jeunesse, mais celle, plus troublante, de la maîtrise. Une féminité assumée. Presque dangereuse.
Elle n’avait jamais cru aux histoires qui durent. Elle avait toujours préféré les instants — intenses, brûlants, sans lendemain.
Mais ce soir-là… quelque chose résistait à cette logique.
Il entra sans bruit.
Et pourtant, tout changea.
Janet le remarqua immédiatement. Silhouette nette, costume sombre parfaitement ajusté, allure maîtrisée. Rien d’ostentatoire. Rien de nerveux. Juste une présence.
Il s’installa au comptoir.
Elle l’observa sans détour. Par réflexe. Par métier. Un mètre soixante-quinze environ. Athlétique, sans excès. Jeune… peut-être trop. Mais ce n’était pas cela qui retenait son attention.
C’était son calme.
Comme s’il avait senti son regard, il tourna légèrement la tête. Leurs yeux se croisèrent.
Et quelque chose passa.
Pas un simple jeu. Pas cette mécanique familière qu’elle maîtrisait si bien.
Non. Quelque chose de plus profond. Presque dérangeant.
Janet esquissa un sourire. Précis. Calculé.
Il répondit. Mais sans empressement. Sans soumission. Juste assez pour maintenir la tension.
Quelques instants plus tard, il se leva et s’approcha.
— Puis-je me joindre à vous ?
La question relevait plus de la politesse que d’une véritable demande.
— Vous venez déjà de le faire, répondit-elle doucement.
Le serveur arriva presque aussitôt avec deux verres. Sans commande.
Janet nota le détail.
— Julien, dit-il en tendant la main.
— Janet.
Le contact fut bref. Mais chargé.
La conversation s’installa. Fluide, légère en apparence, mais traversée de sous-entendus. Leurs mots restaient mesurés, mais quelque chose circulait entre eux — une tension, une curiosité mutuelle, presque un défi.
Quand ils quittèrent le bar, la nuit avait basculé.
Sur le parking, leurs corps se rapprochèrent naturellement. Le premier baiser n’avait rien d’un accident. Il avait été attendu, retenu, construit.
Et lorsqu’il arriva, il fut lent. Plus profond que prévu. Comme une promesse encore indéchiffrable.
Janet aurait pu rentrer avec lui.
Elle ne le fit pas.
Dans le taxi, elle sourit dans l’obscurité.
Le désir devait être frustré pour exister pleinement.
Julien allait brûler.
Mais, pour la première fois depuis longtemps, une idée s’imposa à elle. Et si elle n’était pas la seule à jouer ?
