L’Âme dans l’engrenage – Chapitre 3 : L’Arme du crime
Découvrez le troisième chapitre de « L’Âme dans l’engrenage ». Dans « L’Arme du crime », Marc Solal découvre la plus cruelle des vérités : c’est sa propre plume d’avocat qui a servi de clé pour libérer le monstre venu détruire sa famille.
Vous avez manquez le précédent chapitre 2, retrouvez le ici: Le piège des certitudes
Le diagnostic et l’ombre du monstre
La porte du bloc opératoire s’ouvrit dans un glissement pneumatique. Un chirurgien en tenue verte, le masque pendouillant sur le cou, s’avança dans le couloir. Ses yeux trahissaient une fatigue immense et une pitié qu’il peinait à masquer.
Marc ne se leva pas. Il leva seulement un regard vide, suspendu à ces lèvres qui allaient décider si sa vie conservait un dernier fil de raccordement avec le monde des vivants.
– Elle a survécu à l’intervention, Monsieur Solal, murmura le médecin d’une voix basse, presque trop humaine pour ce décor clinique. Mais les lésions… le choc hémorragique a été prolongé. Le cerveau a manqué d’oxygène. Nous l’avons placée en coma artificiel. Il faudra attendre. Des jours, peut-être des semaines, pour mesurer l’étendue des séquelles.
Des séquelles. Le mot resta flottant dans l’air saturé d’antiseptique. Marc opina du chef, un mouvement mécanique, sans prononcer une syllabe. Le chirurgien posa une main hésitante sur son épaule avant de s’éloigner, repoussé par le froid glacial qui émanait désormais de l’avocat.
Le lendemain matin, le soleil se leva sur une ville qui ne parlait plus que de lui.
Dans la chambre de réanimation, le bip régulier et artificiel du moniteur scandait la nuit de Maya. Sa petite fille n’était plus qu’un corps minuscule perdu au milieu d’un lacis de tubulures et de câbles. Ses paupières closes, bordées de longs cils sombres, semblaient scellées à jamais sur l’horreur.
Marc restait assis à ses côtés, une chaise en métal tirée au plus près du lit. Il tenait sa main immobile, si petite, si froide. De son autre main, il tenait son téléphone portable qu’il venait de rallumer. Le terminal vibrait sans interruption, assailli par des centaines de messages : confrères exprimant leurs condoléances embarrassées, journalistes traquant une déclaration, hommes politiques tentant de récupérer le drame.
Il ignora tout cela. Ses doigts, guidés par un automatisme morbide, tapèrent quelques mots dans le moteur de recherche. Le nom du suspect, révélé au petit matin par la presse locale : Julien Manceau.
La naissance de l’exécuteur
En trois clics, le passé de l’homme s’étala sur l’écran.
Condamné cinq ans plus tôt pour agression violente et tentative de viol. Peine initiale : huit ans de réclusion. Libéré un mois auparavant à la suite d’un aménagement de peine pour « gages sérieux de réinsertion » et surpopulation carcérale.
Marc laissa glisser son regard plus bas, vers les détails de la décision de justice. Et là, au détour d’un paragraphe laconique, le sol se déroba sous ses pieds.
La demande de libération conditionnelle de Manceau avait été motivée par une note de cadrage jurisprudentielle. Un texte de référence cité par l’avocat du criminel pour obtenir sa sortie anticipée. Ce texte, un article juridique influent dénonçant la détention arbitraire et l’inefficacité des peines de sûreté, portait une signature bien précise : Me Marc Solal.
Un rire muet, court et sec, s’échappa de la gorge de Marc, se transformant aussitôt en un sanglot étouffé.
Ce n’était pas seulement le système qu’il avait défendu qui venait de détruire sa famille. C’était sa propre plume. Ses propres mots, pesés, ciselés dans le confort de son cabinet, qui avaient servi de clé pour ouvrir la cellule du monstre et le guider jusqu’à son salon, jusqu’à Éléonore, jusqu’à Maya.
Sa pensée, autrefois un phare d’humanisme, se révélait être l’arme du crime.
Il posa le téléphone sur la table de chevet, à côté du moniteur. Le doute, le déchirement intérieur qui l’avait tiraillé pendant les premières heures s’évaporèrent subitement, remplacés par une clarté effrayante. Il n’y avait plus de débat d’idées. Plus de principes. Plus de justice des hommes.
Il se pencha sur le visage immobile de sa fille, posa ses lèvres froides sur son front et lui murmura tout bas, dans un souffle où vacillait la dernière étincelle de son ancienne vie :
-Je vais réparer ce que j’ai fait, Maya. Je vais tout réparer.
Dans son regard, la torpeur venait de laisser place à une résolution noire, méthodique et absolue. L’avocat venait de mourir dans cette chambre d’hôpital ; l’exécuteur venait de naître.
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