L’Âme dans l’engrenage – Chapitre 2 : Le piège des certitudes
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Dans le silence de l’attente
L’ambulance fendait la nuit dans un concert de sirènes déchirantes, mais à l’intérieur du véhicule, Marc Solal n’entendait plus rien. Assis sur le strapontin métallique, les yeux rivés sur le visage minuscule et livide de Maya noyé sous un masque à oxygène, il était repoussé aux frontières du monde. Sur ses mains, sur les manchettes de sa chemise sur mesure, le sang séché d’Éléonore avait viré au brun sombre. Une croûte rigide. La seule empreinte matérielle qui lui restait de sa femme.
À l’hôpital, le temps cessa de s’écouler en minutes pour se mesurer en battements de moniteur cardiaque. Des bras en blouse blanche l’écartèrent doucement mais fermement à l’entrée du bloc opératoire. La double porte battante se referma dans un déclic étouffé, le laissant seul dans un couloir désert aux néons blafards.
Marc s’effondra sur un siège en plastique bleu. Une torpeur poisseuse, lourde comme du plomb, s’empara de sa conscience. Son esprit refusait de traiter l’information. Éléonore n’était plus. Sa fille oscillait au-dessus du vide. Et lui, l’orateur écouté, le ténor du barreau, n’était plus qu’une coquille vide, un spectre pétrifié dans une salle d’attente baignée par une lumière d’autopsie.
Le tribunal médiatique
Puis, le monde extérieur s’invita dans la pièce.
En haut du mur, un écran de télévision fixé à un bras articulé grésillait en sourdine. Un flash d’information en continu venait d’interrompre les programmes de la nuit. Marc ne bougea pas un cil, mais son regard vitreux se posa malgré lui sur les lettres rouges qui clignotaient au bas de l’écran : ALERTE INFO -TRAGÉDIE AU DOMICILE DE ME MARC SOLAL.
Un policier présent sur la scène de crime avait parlé. Une fuite, un SMS jeté à un reporter de faits divers, et la mèche était allumée. En moins d’une heure, le carnage de sa vie privée était jeté en pâture à la frénésie médiatique.
Sous ses yeux absents, le grand cirque télévisuel se mit en place. Les présentateurs au visage grave enchaînaient les duplex devant chez lui. Il vit, sur l’écran, le ruban plastique jaune de la police qui barrait l’entrée de sa propre maison, éclairé par la lueur cruelle des projecteurs des équipes de télévision. On montrait son salon, la façade de son bonheur détruit.
Très vite, le plateau se remplit d’experts, d’éditorialistes et d’anciens magistrats. Le débat glissa avec une indécence foudroyante du fait divers à la tribune politique.
Un polémiste bien connu asséna, le poing sur la table :
-C’est le retour de bâton de l’angélisme ! Me Solal a passé sa vie à nous expliquer que la prison est une fabrique à monstres, qu’il faut tendre la main aux criminels. Voilà le résultat ! Quand on refuse de punir fermement, ce sont les innocents qui paient de leur sang !
En duplex depuis son domicile, un député renchérissait déjà, réclamant la fin immédiate des aménagements de peine et le rétablissement de peines planchers incompressibles.
Pour équilibrer le plateau, la régie ressortit des archives. L’image de Marc apparut soudain en médaillon à côté du visage du polémiste. C’était une intervention qu’il avait faite six mois plus tôt sur ce même plateau. On le voyait, élégant, serein, déclarant avec une conviction passionnée : « La surenchère carcérale est une illusion rassurante. Enfermer un homme sans perspective de réinsertion, c’est programmer la récidive de demain. La justice ne peut pas être guidée par la vengeance. »
Ses propres mots, enregistrés dans une autre vie, résonnaient désormais comme un crachat au visage de sa femme morte.
Sur le plateau, ses alliés d’hier, des juristes humanistes, tentaient maladroitement de le défendre, bafouillant des appels à la retenue qui paraissaient dérisoires, presque obscènes face à la brutalité du drame. Ils rationalisaient. Ils théorisaient. Ils utilisaient sa tragédie pour alimenter leurs grilles de lecture sociologiques, transformant le massacre d’Éléonore et le martyre de Maya en de simples arguments de comptoir.
Marc regardait l’écran, immobile. Aucun son ne sortait de sa bouche. Il était le centre de toutes les attentions, le sujet de tous les débats, mais personne ne voyait l’homme assis sur le siège en plastique bleu, les mains couvertes du sang coagulé de son épouse.
C’est alors qu’un bandeau noir défila au bas de l’image, coupant la parole au polémiste :
INFO ANTENNE : LE SUSPECT INTERPELLÉ QUELQUES RUES PLUS LOIN. IL S’AGIT D’UN RÉCIDIVISTE BÉNÉFICIANT D’UNE REMISE DE PEINE ACCORDÉE LE MOIS DERNIER.
Le piège venait de se refermer. L’engrenage était parfait, cruel, d’une noirceur absolue. La société du spectacle avait déjà tranché, analysé, disséqué sa douleur avant même qu’il n’ait pu pleurer. Dans la pénombre de la salle d’attente, le silence intérieur de Marc Solal se transforma. La torpeur céda la place à un froid polaire. Les convictions d’une vie ne s’étaient pas juste effondrées : elles venaient d’être pulvérisées par le réel.
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